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87 – L’étalon Bitcoin – LA VOIE DU ฿ITCOIN

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87 – L’étalon Bitcoin – LA VOIE DU ฿ITCOIN

Il est bien difficile de publier un compte-rendu de lecture d’un ouvrage qui
a, lors de sa publication en 2018, reçu de tels éloges de certains de nos
amis*, tout heureux d’avoir enfin un économiste pour clamer que Bitcoin était
de la vraie monnaie et même l’étalon futur des vraies monnaies. C’est plus
difficile encore d’exprimer des réserves quand l’éditeur de la traduction
française vous en a gentiment adressé un exemplaire pour revue.

Ammous édition françaiseL’excellente préface du délicieux Nassim
Taleb, avec son ironie de dandy sur les experts, m’encourage cependant
à me laisser aller, ni plus ni moins autorisé que tout un chacun. Au passage,
saluons sa belle définition de Bitcoin comme « police d’assurance contre
un futur orwellien ».

« L’Histoire » nous dit dès son prologue S. Ammous « quand
elle est examinée attentivement, peut prédire l’avenir ». Voilà le premier
caillou sur lequel je bute. Éclairer le présent, projeter même une lumière sur
le futur, suggérer des schémas, pressentir des risques… oui. Prédire l’avenir,
aucun historien ne dira cela. En outre S. Ammous n’est pas historien, il le
confesse lui-même juste après : il est économiste ayant suivi une
formation d’ingénieur. Il va pourtant livrer en ouverture 70 pages d’analyse
historique qu’il nous faut tenter de juger sans trop d’a priori.

Rendons lui cet hommage qu’il nous épargne la description pittoresque du
troc préhistorique, renvoyé à sa fonction théorique dans un village
« hypothétique », avec des occurrences historiques sporadiques et
marginales. Il reste quand même ce que j’appellerais volontiers un
« déficit de régalité » dans des assertions comme « en principe,
rien n’indique ce qui doit ou ne doit pas être utilisé comme monnaie ». En
principe, justement c’est le Prince qui dit cela, rapport aux impôts
qui sont tout de même assez communs dans l’histoire pour n’être pas évacués de
la réflexion.

YapDans le fond je suis assez
séduit par sa grille de lecture, le rapport stock-à-flux dont S. Ammous se sert
pour dire ce qu’est une monnaie dure. La chose colle bien avec le topo sur les
pierres de Yap (on ne s’en lasse donc jamais ?) et elle donne une intéressante
réponse à la question, parfois acrimonieusement débattue, de l’infériorité du
métal argent sur le métal or.

Et donc, après un détour par Rome et Byzance, j’attendais l’auteur quelque
part vers le Pérou, pensant que ce que les Espagnols ont, durant des décennies,
importé du Nouveau Monde en matière d’or donnerait du fil à retordre à son
utile ratio stock-à-flux. Pas une ligne sur la chose. Le fait qu’on saute pour
ainsi dire du florin de 1252 au système de Newton en 1717 montre l’usage que
l’économiste fait en réalité de l’histoire : du bois d’étayage pour ses
thèses, ici en l’occurrence celles de Ludwig von Mises et quelques autres. Je
rejoins Frances Coppola* sur bien d’autres faiblesses de l’analyse
historique.

Tout n’est pas faux, loin de là, dans la démonstration. Mais le récit des
conséquences désastreuses depuis 1914 de la prise de contrôle des États sur les
monnaies sent parfois l’esprit de système. Que la monnaie de papier (la
suppression de la convertibilité) ait permis une guerre plus longue que prévue
est évident ; qu’elle en soit l’unique cause force le trait, d’autant que
les fraternisations de Noël 1914, bien émouvantes au cinéma, ne sauraient être
abusivement extrapolées. Les guerres dites napoléoniennes furent longues aussi,
mais si la Banque d’Angleterre avait (déjà alors) suspendu la convertibilité de
ses billets, la Banque de France n’en fit rien…

Quand on aborde l’ente deux guerres, le réquisitoire contre les politiques
keynésiennes (indépendamment de ce que l’on peut en penser) paraît expéditif,
parfois un peu complotiste (« les livres d’histoire ont occulté le fait
que… ») voire naïf (« rien de cela, bien entendu, ne se serait produit
avec une monnaie dure… ») dans sa mise en cause du « déluge
keynesien » pour à peu près toutes les catastrophes du siècle, ce qui
finit par saper la défense des mérites de l’étalon-or et diminuer l’ampleur du
choc de 1971. La mauvaise monnaie finit par être citée comme l’une des causes
du délitement de la famille…

On en revient à une définition de la monnaie dure, non pas du fait de telle
ou telle caractéristique intrinsèque, mais du fait de l’absence de contrôle de
quiconque au-delà de son propriétaire. Bref à von Mises. Soit. Disons que le
Bitcoin ayant les deux qualités, chacun mettra l’une ou l’autre en tête de
liste. Ce qui m’ennuie c’est qu’en ce cas « la monnaie dure est librement
choisie par le marché pour sa cessibilité », ce qui fait peu de cas de la
tradition et des rapports de force politiques. Que les individus fassent ici
intervenir une préférence temporelle (le ratio de valorisation du
présent par rapport au futur) n’empêche pas qu’ils payent des impôts et vivent
en société, en tenant compte de ces deux contraintes dans le « concours de
beauté » de Celui dont on doit apparemment taire le nom. La psychologie
sous-jacente, décrite comme pratiquement universelle, concourt évidemment à
asseoir les mêmes thèses. La rationalité de l’individu semble ignorer la folie
publicitaire dont l’invasion est (comme celle des impôts, soit dit en passant)
un marqueur de notre post-modernité et qui joue elle aussi un rôle fatal dans
la « frénésie de consommation ».

Tout cela, au fond, est-il bien indispensable pour arriver à la
conclusion que l’inflation ronge l’épargne (des petites gens : la
réflexion mériterait d’être faite) et encourage l’emprunt idiot ?

Je serais assez enclin à partager les charges de S. Ammous contre la dette,
mais je les trouve plus convaincantes chez Graeber. On a envie de taquiner, de
demander pourquoi les économistes libéraux ne proposent pas la
non-déductibilité des intérêts dans les LBO, ou la fin de l’intégration
fiscale. Et pourquoi ils ne mettent l’explosion des dettes privées qu’au seul
et unique compte des facilités monétaires, hors toute distorsion du taux
historique de partage de la valeur ajoutée.

Qu’il soit préférable d’épargner (souci de riche) des pièces d’or plutôt que
des billets ou des unités de compte chez le banquier est une chose ;
extrapoler cela au medium monétaire (notamment en soulignant la faiblesse de
l’argent par rapport à l’or) fait cependant bon marché du fait que l’érosion
monétaire, dramatiquement aggravée par le papier, est un phénomène universel.
Les normes (poids, aloi, valeur fiscale) fixées par Auguste, par Constantin ou
par Charlemagne n’ont jamais tenu que quelques décennies. Et sans monnaie
d’argent il eut été pratiquement impossible de payer un repas ou une chemise.
Les contraintes propres aux micro-paiements ne datent pas
d’aujourd’hui !

On regrettera au passage quelques attaques personnelles contre la mémoire de
Keynes qui signent une certaine incapacité à rentrer dans le dur de la critique
. Celui-ci était issu d’une famille d’universitaires, il n’a pas « joui de
la fortune considérable de sa famille sans avoir à travailler réellement ».
Prétendre qu’il n’avait pas fait d’études économiques (il en fit, avec le
néo-classique Alfred Marshall, à Cambridge) n’apporte aucun argument concret.
Enfin qu’il ait été un hédoniste bisexuel l’inscrit peut-être dans les mœurs
d’un milieu donné, cela n’en fait pas un pédophile. Niall Ferguson, professeur
d’histoire de la finance à Harvard qui avait déjà usé de cet argument douteux a
dû présenter des excuses pour cela en 2013.

Dans un genre moins graveleux, les rapports (intéressants) entre la nature
de la monnaie et la vie de l’art auraient gagné à ne pas s’encombrer de
jugements expéditifs sur les « sons animaliers » attribués à tel ou
tel artiste contemporain. On est en plein lieu commun réactionnaire. Quant aux
concertos brandebourgeois (que moi aussi je préfère aux variétés
contemporaines) je ne vois pas qu’ils aient eu besoin d’être
« financés » : la dédicace au margrave de Brandebourg est une
flagornerie toute classique, pour obtenir quelques prébendes financées par la
fiscalité de l’état prussien naissant !

À la polémique sur les artistes « barbouilleurs paresseux et dénués de
talent » contemporains de la monnaie de pur signe, on préfèrera les
réflexions de Jean-Joseph Goux (préfacier de notre Acéphale) dans ses
ouvrages Frivolité de la Valeur, L’Art et l’argent etc.

ouvrages de Goux

A mi-livre, on est toujours fort loin du Bitcoin, en
pleines polémiques contre le socialisme, l’économie planifiée ou la
manipulation des taux d’intérêts, à grands renforts de citations d’économistes.
La monnaie digitale (une faute du traducteur) apparaît en titre du chapitre
VIII, en page 175. Tout ce qui précède conduit à une présentation plus
idéologique que scientifique. S. Ammous a raison de souligner que l’ajustement
de la difficulté est « peut-être l’aspect le plus ingénieux », et sa
présentation souligne opportunément plusieurs faits saillants, même les moins
intuitifs : ainsi le fait que la monnaie n’est pas déplacée. Comme nous
l’avons fait dans nos ouvrages, et en citant avec raison Ralph Merkle, il
souligne le caractère « vivant » de Bitcoin. De même pour son
caractère « émergent ».

À quoi sert Bitcoin ? La question, bienvenue en page 203, ouvre hélas
sur un nouveau méandre visant à établir que la seule ressource rare est le
temps humain. Chose à laquelle on assentirait volontiers, surtout l’âge venant,
s’il ne vous venait vite le soupçon que ce principe général charrie comme en
contrebande un discours négationniste, qui fait bon marché, justement, de la
distinction entre un stock et un flux (« les réserves prouvées existantes
de chaque ressource ont même augmenté… ») et qui est idéologiquement marqué.
Certes, en creusant toujours davantage, on
« en » trouvera encore, et tout cela durera bien autant que
nous
. Mais pour le dire sans fard, si j’apprends que le dernier Burger
King est enfoui sous le Château de Versailles et qu’il suffit de faire sauter
celui-ci pour me permettre de bouffer celui-là, ça risque de me couper la faim.
La ressource limitée et précieuse, ici, c’est le château. Le monde est fragile,
ce qu’oublient ceux qui passent trop de temps dans leurs théories.

Julian Simon, le père du « cornucopianisme » n’a pas prouvé
l’existence de la corne d’abondance (cornu copiae) ni soigné
« l’hystérie environnementaliste » ; il a juste cédé à l’esprit de
système en s’appuyant sur des sophismes et en les extrapolant vers l’infini. Ce
débat sur les ressources naturelles est oiseux. En réalité même l’or n’est pas
une ressource naturelle, car on n’a jamais payé en minerai. En lingot ou en
pièces, travaillé et frappé de marques diverses, l’or est un artefact. Les
pierres de Yap étaient des artefact. Bitcoin est un artefact. A l’exception des
cauris, les monnaies sont des artefacts. Et parmi les artefacts, certains sont
reproductibles quasiment à l’infini, d’autre non. Il y aura (peut-être) du
Coca-Cola pour tout le monde, certainement pas de la Romanée-Conti.

deux ressources parfaitement limitées

Ces contre-exemples permettent d’ailleurs de réfléchir sur Bitcoin. L’art,
je l’ai déjà dit et répété, est
dans la nature de Bitcoin, ce dont S. Ammous ne disconviendrait sans doute pas.
D’autre part Bitcoin peut être présenté, métaphoriquement, comme une part close
et cadastrée du cyberespace. On objectera donc à MM. Simon et Ammous que
l’espace est également une ressource limitée, ce que l’on comprend très bien
d’ailleurs dans le métro ou chez l’agent immobilier.

Tout cela est-il bien indispensable pour annoncer que le bitcoin est
une ressource strictement limitée ?

J’en doute. Les toiles de Van Gogh sont strictement limitées en nombre.
Tokenisés, elles offriraient une belle réserve de valeur. Mais il reste à
démontrer pourquoi ladite réserve doit être non pas raisonnablement
mais strictement limitée ? D’autant que le nombre de bitcoins, si
l’on veut redescendre un instant sur terre, n’est pas strictement limité mais
inévitablement décroissant, du fait des pertes de clés, des
applications non maintenues etc. Enfin le nombre limité de bitcoin, paramètre
ici valorisé de façon exclusive, ne dit rien du maintien indispensable d’un
consensus social autour de son utilité, de sa valeur, de l’intérêt de le
maintenir en vie. Après tant de méandres hyper politiques, on s’étonne que ceci
ne soit pas évoqué. Que Bitcoin permette une expérience originale de
souveraineté individuelle ne donne pas d’assurance automatique sur ce point. S.
Ammous constate que Bitcoin « jouit pour le moment d’un niveau d’adoption
très bas » et il est bien obligé d’admettre que la suite relève du pari.
Il souligne que les États ont pu de facto interdire les règlements en
or : imaginer que l’on puisse faire des transactions en bitcoin
significatives, non spéculatives, bref courantes, fait le pari soit d’une
tolérance des autorités, soit de la croissance du réseau des personnes (et des
commerçants) se débrouillant pour participer au système. Bref un pari politique
pour lequel il faudra, à mon avis, dépasser le cercle des lecteurs de von Mises
et de Rothbard.

Je rejoins S. Ammous dans sa vision d’un étalon bitcoin
mondial.
Je ne dirais cependant pas comme lui international,
parce que la commodité de la chose ne sera peut-être pas suffisante pour
renverser l’aversion des banques centrales. L’efficacité n’est pas toujours la
mesure de toute chose. Je pense donc que mondial peut ici s’entendre comme
inter-blockchainal parce que je persiste à penser que Bitcoin est
internet-natif et qu’il est d’abord destiné au cyberespace. Mais le citation
d’Hal Finey en 2010 montre opportunément que l’idée d’un étalon bitcoin pour
les banques centrales possède une tradition ancienne et autorisée ! Dans
ce cadre, S. Ammous a raison de rappeler malicieusement que les banques
centrales ont au moins une raison d’acquérir du bitcoin, et qu’il s’agit de se
prémunir contre son succès. Nous avons émis cette idée dans notre
Acéphale en 2017.

On peut réellement regretter que le dernier chapitre soit,
justement, le dernier
, parce que c’est là que sont enfin abordées les
questions que se posent, en réalité, presque tous ceux qui ont suffisamment
entendu parler de Bitcoin pour entreprendre la démarche de lire un livre à son
sujet. Je sais d’expérience que l’élaboration d’un plan est, sur un sujet
nouveau, à la fois technique, politique, anthropologique et économique un
véritable casse-tête. Je recommanderais volontiers à celui qui, pour découvrir
Bitcoin, aurait fait le choix de cet ouvrage, de commencer par ces 50 pages,
pour revenir ensuite, s’il a été séduit, intéressé ou intrigué sur tout le
reste, qui une analyse idéologique que nombre de nos amis partagent, mais que
l’on peut récuser sans cesser de s’intéresser à Bitcoin.

Si ces dernières pages passent parfois de façon un peu rapide sur certains
aspects, on y trouve d’intéressantes remarques, notamment sur l’attaque de
Bitcoin par le matériel ou les infrastructures, sur l’asymétrie fondamentale
entre Bitcoin et les milliers d’altcoins, ou encore sur les limites du
messianisme des adeptes de la technologie blockchain. Le débat
environnemental est un peu prestement évacué, sans doute par
cornucopianisme conséquent, alors qu’il peut consituer une limite
politique à l’acceptation de Bitcoin. Tout cela aurait pu être développé plus
utilement, à mon sens, que bien des arguments purement théoriques et quelques
tirades peu raisonnables.

D’autres compte-rendu du même ouvrage :

  • Par Gregory Guiitard qui dans
    le Journal du Coin
    juge qu’Ammous « vise juste et frappe
    fort »
  • Par Sosthène de Rodiencourt dans
    Contrepoints
    (plus nuancé)
  • Par
    Frances Coppola
    , avec une critique très fine de la présentation de l’or
    comme « le plus rare des métaux », ce qui, effectivement, est faux.
  • Par Juice sur
    Medium
    (très critique, notamment sur les attaques ad hominem
    contre Keynes)



Retrouver l’article original de Jacques Favier ici: Lien Source

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