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94 – Une monnaie privée en France !

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94 – Une monnaie privée en France !

L’idée d’un système de référence unique sur toute l’étendue du royaume est
au moins aussi vieille que Charlemagne, qui fixa l’antique système de la livre
(à l’origine, mais à l’origine seulement, unité de poids) divisée en 20 sous de
12 deniers chacun. Ensuite l’histoire des monnaies émises et circulant, de
l’évolution de leur poids, de leur titre en métal fin et de leur rapport tant
entre elles qu’à la monnaie de compte est fort longue et complexe.

Le souverain lui-même faisait travailler des dizaines d’ateliers. Comme le
précise l’auteur du Catalogue des Fonds de la Monnaie de Paris (*) :
« Leur dissémination en grand nombre sur le territoire (une trentaine au
milieu du XVIIIe siècle) répondait à des considérations économiques et/ou
stratégiques. Plus de la moitié de ces ateliers a disparu à la veille de la
Révolution et au cours de la période révolutionnaire. Pour les autres, le
progrès technique, notamment en matière de transport, décida de leur
suppression progressive à partir de 1837 (Bayonne, La Rochelle, Limoges,
Nantes, Perpignan et Toulouse), puis en 1857 (Lille et Rouen), 1858 (Lyon et
Marseille), 1870 (Strasbourg) et enfin 1878 (Bordeaux). A cette date, la
Monnaie de Paris devint l’unique atelier national».

Au long de l’ancien régime, ces ateliers purent fort bien être opérés pour
le compte du roi par les acteurs les plus divers, y compris privés. A
l’occasion, ces ateliers privés ou affermés se révélèrent très capables
d’activité proche du « faux monnayage », puisque la tentation était
évidemment grande d’émettre un supplément de monnaies en tous points semblables
et d’en garder pour soi le seigneuriage c’est à dire la prime par
rapport à la valeur du métal. Un problème qui affecte la fausse monnaie
elle-même ( voir une scène
culte dans Le cave se rebiffe). Bref, vraie ou fausse, la tentation
existe de tous temps d’en faire encore un peu, beaucoup, trop… mais ceci est
une autre histoire.

A côté des ateliers monétaires royaux, il existait des ateliers pour
les monnaies que nous appelons féodales.

Là aussi, à travers l’histoire, il en exista des dizaines, frappant de la
monnaie pour de grandes principautés, ou de toutes petites. Car cette émission
n’était pas tant liée à l’existence d’une zone économique cohérente qu’à celle
d’un droit, d’une souveraineté toujours un peu usurpée, notamment
après le démembrement de l’état carolingien. Inutile de dire que nos rois
eurent à coeur de restreindre (ou de racheter !) ces droits à chaque occasion
possible. Il existait pourtant encore, à la veille de la Révolution une
quarantaine de ces principautés
souveraines
dont ne subsiste aujourd’hui que Monaco. Est-ce à dire que
leurs propriétaires se considéraient comme étrangers en France ou étaient tenus
pour tels ? Nullement. Certains pouvaient être souverains ailleurs (les
Orange, les Matignon à Monaco, certains princes alsaciens…) d’autres étaient
des petits seigneurs (dont le fameux roi d’ Yvetot) mais
la plupart de ces terres d’exception appartenaient à de grandes familles de la
Cour de France : Bourbon, Soubise, Rohan, Condé, Conti…

Les Gramont, souverains de Bidache (où ils battirent monnaie sur des bouts
de cuir) donnèrent deux maréchaux à la France, comme les La Tour d’Auvergne,
qui battaient monnaie à Sedan ; les Grimaldi souverains à Monaco
fournirent un amiral et sous les rois, l’empereur ou la république, ses
successeurs ont toujours servi dans l’armée française. Battre monnaie n’était
donc pas un acte hostile aux intérêts de la couronne et de grands seigneurs le
firent, tout en servant le roi.

La monnaie reproduite ici est celle d’un homme, grand maître de
l’artillerie et des trésors de France, qui fut aussi l’un de nos plus grands
ministres :
Sully
(1559-1641). Il ne la fit pas frapper comme surintendant des finances (depuis
1598), ni comme duc de Sully (depuis 1606) mais bien comme prince souverain de
Boisbelle, un petit « État » enclavé « près Berry » et non
en Berry, et qui depuis des siècles jouissait de diverses franchises fort
appréciables : point de taille, point de gabelle, point de d’obligation
militaire ou de corvée. En 1605, Maximilien de Béthune, pas encore duc de Sully
mais qui s’était acheté trois ans plus tard la baronnie de Sully-sur-Loire,
racheta cette terre et quelques autres dans le coin. On a dit que c’était avec
l’idée de créer un refuge pour les protestants. Car, comme son maître Henri IV,
il était (et resta) huguenot. Mais on peut aussi penser que le rachat de ces
terres en soi plutôt ingrates (pardon à mes lecteurs berrichons) était destinée
à tenter en toute liberté (et souveraineté) des expériences
économiques tendant à prouver que « pâturages et labourages sont les deux
mamelles de la France ».

En tout cas Sully fit renouveler tous ces privilèges par son roi. Puis il
entreprit, en 1608, de transformer le village de Boisbelle en une
« capitale ». Ce fut la peite ville rebaptisée Henrichemont en l’honneur
du roi, et conçue par Salomon de Brosse (l’architecte du Palais du Luxembourg à
Paris) suivant un plan carré de 256 toises de côté, avec église catholique,
temple protestant, collège, halle, hôtellerie etc. Vu du ciel, encore
aujourd’hui c’est beau comme un QR Code : Henrichemont (28) vu du ciel

C’est si beau que son successeur Richelieu se dota lui aussi de sa ville
orthogonale (en Indre-et-Loire). On a d’ailleurs décrit le jeu geek
Minecraft comme visant à construire « une ville selon Richelieu
».

En 1610, du fait de Ravaillac, Sully perdit la plupart de ses fonctions
officielles. Disgracié, il se consacra d’abord à assurer sa sécurité, puis à
établir son fils. Celui-ci décédant en 1634, le vieil homme semble être alors
retourné vers les rêves de souveraineté qui l’avaient animé un quart
de siècle plus tôt et on le vit alors se consacrer durant des années à son
petit pays.

Dans sa capitale, Henrichemont, il établit en 1634 un atelier monétaire. En
avait-il vraiment le droit ? Il ne semble pas qu’aucun de ses
prédécesseurs en aient usé, ce qui peut aussi s’expliquer par le maigre
seigneuriage perçu sur de telles émissions. Lui-même aurait envisagé la chose
dès 1613, sous forme de concession à un particulier. En 1634, outre l’atelier,
il dispose de trois moulins. Quelques rares pièces auraient été frappées dès
1635.

L'atelier monétaire d'Henrichemont

C’est entendu : l’atelier est fort modeste et ne fait pas une
concurrence insupportable au Moulin du Louvre et aux autres ateliers
royaux ! Mais Sully a tout de même un « général des monnoies », deux
gardes, un procureur, un greffier, un graveur, un essayeur. Tout cela
fonctionne d’ailleurs expressément « selon les ordonnances de France ». Il
sortit en tout cas de cet atelier, en 1636, d’assez beaux doubles tournois, l’une des
pièces les plus populaires de l’époque, valant deux deniers, ou le sixième d’un
sou tournois.

Une pièce intéressante du fait de son métal : depuis le règne
précédent, la pièce était en cuivre pur et non en un mélange douteux d’un peu
d’argent et de beaucoup de plomb. Bref le double-tournois, qui était d’un métal
qui ne tentait plus de contrefaire l’argent, marqua un tournant :
l’apparition d’une monnaie strictement fiduciaire, que l’on assimile trop
facilement, en général, au billet de banque.

Remarquons le : qu’un prince local s’amuse à frapper de l’argent, c’est
toujours de l’argent. Avec du cuivre, il n’y a que son portrait et sa signature
pour conférer de la valeur. Façon de dire qu’il n’exerce pas seulement un
droit, mais qu’il manifeste une certaine capacité à inspirer cette
fameuse confiance dont on lit partout qu’elle est le seul fondement de
la monnaie.

On lit assez clairement au verso : MAX(imilien) D(e) BETHUNE P(rince)
S(ouverain) DHENRIC(hemont). Des émissions auront lieu en 1637
et 1641 année de la
mort du « souverain ». Son petit fils, Maximilien III lui succède et
marque son avènement local d’une frappe en 1642.

un mauvais double de 1642

Moins réussie ? Je ne sais s’il s’agit ici d’un raté ou … d’une
fausse monnaie. Car Sully qui s’est battu jadis contre les faussaires en
France, comme surintendant, dut ensuite faire face, comme ses descendants, à
des faussaires sur ses propres terres. L’atelier ferme en 1656. En 1685 la
révocation de l’édit de Nantes provoque le départ des protestants encore
nombreux dans le petit « État » de Sully. Son lointain descendant
cède la principauté en 1766 au roi… qui en abolit tous les privilèges, à la
grande fureur des manants, qui rchignent encore en 1789.

L’une des raisons de cet arrêt tient sans doute à ce que, outre l’obligation
de tout faire aux titres, poids et alois de la monnaie de France, le roi
imposa, vers 1644, que ces monnayages soient faits « sans que pour raison
desdites fabrications, le prince de Boisbelle et ses successeurs, leurs
fermiers ou commis puissent enlever aucune matière d’or ou d’argent en ce
Royaume ». En gros le roi laissait le prince d’Henrichemont battre monnaie sur
du métal qu’il n’avait pas. Précaution inutile ? Sans doute, car s’il
semble que l’atelier ait émis quelques demi-francs (d’argent), le prince de
Sully ne frappait apparemment que du cuivre, ce qui pouvait rendre plus de
service à ses gueux que de grosses pièces de grands prix. Cette disposition
était surtout un rappel de ce que le droit de battre l’or n’appartenait en fait
qu’au roi. Ce dont au fond tout le monde convenait.

La France n’a tenu rigueur à Sully ni de l’échec économique de son
ambition territoriale, ni d’avoir ainsi battu monnaie « privée
».

Statue par Beauvallet 1810

Il a toujours sa statue devant notre Assemblée Nationale. Et cette statue
date de… Napoléon, dont on ne rappellera pas lourdement qu’il fut le créateur
de la Banque de France. Laquelle ne fut pas plus rancunière puisqu’en 1939 elle
fit figurer l’ancien prince monnayeur de Boisbelle et Henrichemont sur une
coupure de 100 francs.

le 100 francs Sully de 1939

Que conclure de ce petit voyage ?

  • qu’il n’existe pas de droit exclusif du roi sur la frappe de la monnaie,
    mais qu’il est bien difficile d’aller contre un si puissant
    seigneur ?
  • qu’il est bien difficile aussi de battre monnaie en un trop petit pays, et
    que la monnaie de Boisbelle-Henrichemont n’eut pas plus de succès que les
    Monnaies locales complémentaires dont des rêveurs contemporains attendent
    encore un miracle ?
  • que la monnaie de cuivre, qui passionne les numismates, est toujours
    curieusement absente des fariboles d’économistes sur la monnaie, alors qu’elle
    est bigrement intéressante, peut-être parce qu’elle participe d’une forme de
    service plus que de droit ?

sur les marches du Palais Oui, je me déplace sur le terrain,
moi ! Je suis Grand Reporter à la Voie du Bitcoin puisque même
les journalistes les mieux rivés aux tabourets des plateaux télé sont devenus
Grands Reporters de nos jours…

Pour aller plus loin :



Retrouver l’article original de Jacques Favier ici: Lien Source

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